Petits voyages en prose (extraits)
© Emmanuelle Andlauer - Tous droits réservés sur textes et photos
Installez-vous confortablement – plutôt avec un ordi qu’un téléphone – préparez-vous une tisane aux parfums exotiques, un petit coussin dans le dos, un plaid sur les genoux ou bien un châpeau sur la tête en fonction de la saison et… laissez-vous guider !
Je vous emmène en voyage avec mes mots, visiter de nouveaux paysages, respirer des fleurs sauvages, vous asseoir sur un banc et regarder les gens, la vie, le temps…
Ces quelques textes au fil des villes et des envies sont des extraits d’un récit poétique, à l’état de manuscrit qui crie pour sortir du tiroir. Je vous les offre ici en partage.
• Si vous voulez les partager à votre tour, envoyez directement le lien du site, ils sont protégés et précieux !
• Si vous travaillez pour une maison d’édition et que ce bout de chemin vous plaît, contactez-moi pour continuer le voyage ensemble !
Parce qu'au final, la vraie destination, c'est ici et maintenant.
Quelque part
Elle est là avec son cahier. Elle écrit. Toute sa vie, elle écrit.
Je la vois, tous les printemps, elle se met en marche. Elle trouve un endroit, un banc, des escaliers, l’ombre d’un arbre. Elle sort un cahier et un stylo de son sac. Parfois, elle change de sac, ou de stylo ou de cahier. Mais toujours, elle sort son stylo et son cahier de son sac.
Elle écrit. Elle pose des mots. Aussi longtemps qu’elle écrit, ça vit.
Je me demande ce qu’elle en fait. C’est vrai, qu’en fait-elle de tous ces mots après, une fois qu’ils sont posés ?
Que fait-elle de tous ces cahiers encrés ?
Elle s’ancre sur du papier. Bateau plié qui prend l’eau. Elle encre du papier depuis si longtemps maintenant. Je la vois vieillir. Je la vois accumuler des quantités de mots.
Elle sourit. Elle réfléchit. Parfois, une larme s’échappe et roule sur sa joue. Elle laisse couler et continue à jouer.
Mais que fait-elle de tous ces mots ?
Limoges – Gare des Bénédictins
Dehors, il fait gris. Il pleut, un peu. Le vert de gris sur le ciel gris, c’est beau aussi. Bâtiment emblématique. Bâtiment riche de beaucoup de mes émotions. Retrouvailles familiales un soir de juillet. Dans ce hall, ce hall si blanc, si grand, si haut, il n’y avait que nous. Mon père, mes sœurs et moi. C’était notre lieu, c’était notre instant. Ma mère, dans un autre bâtiment de cette ville ne nous attendait déjà plus. Hall immense qu’ils ont cassé avec un espèce d’aquarium au centre pour que les voyageurs attendent au chaud, derrière les vitres, sur les banquettes de fer et de bois. Des vitres sur le dôme, des vitres sur les portes. Verrières façon ateliers d’artistes, peintes ou émaillées, nues ou teintées. Ce bâtiment est lumineux. Je suis entrée pour être à l’abri. Je n’attends pas de train. Je me fonds aux voyageurs, l’air de rien. Je fais mine de regarder les panneaux, je n’excède pas la zone au-delà de laquelle il faut avoir composté son billet.
J’avise un siège, une banquette de faux cuir encore toute chaude du précédent occupant. Tout près de moi un sapin de fer et de plastique fait clignoter ses lumières au bout de ses branches. C’est Noël qui brille dans la ville et c’est Noël dans la gare aussi.
Depuis que je suis entrée – et sans doute même avant – le ronron d’une machine verse un bruit continu. Les quelques phrases prononcées à mi-voix par les futurs voyageurs se donnent en écho contre les parois blanches. L’allégorie du Limousin me fait face en bas relief. C’est une femme, nue, tenant une jarre de sa main droite et levant la gauche vers un feuillage de plâtre. De l’autre côté, c’est la Touraine, nue aussi, qui porte un panier de fleurs. Comment a-t-on pu imaginer dans ces régions si froides des corps aussi exposés ?
Et voilà enfin au micro la petite musique bien connue de la SNCF, puis la dame à la voix… Oui, la même, toujours la même voix rassurante de la dame de la gare, quelle que soit la gare !
Des gens traversent, consultent les tableaux d’affichages et se dispersent vers les voies. Des gens avec des valises qui roulent et des gens avec des paquets sur les bras.
Alors, j’ai fermé les yeux et j’ai aperçu au creux de ma mémoire, deux amoureux qui remontaient des quais. Ils avaient l’air heureux. Plus rien n’existait autour d’eux.
J’ai ouvert les yeux et ils se sont envolés, dans une bulle d’éternité…
Gruissan – Plage
Assise sur les rochers de la digue. En face, la mer est calme. Flux et reflux tout doux. Petites vaguelettes qui s’écument délicatement. Ligne d’horizon. Je suis venue pour faire le vide. Comme un sommeil entre deux vies. J’ai pris la route du bout du monde pour trouver un horizon plat, un ciel uniforme. Je cherche la paix, le silence d’une nouvelle page blanche. Le mouvement me poursuit. Il me faut bouger sans cesse. Il me faut épouser, à chaque instant, le rythme de ma vie.
Sur la plage, une fillette a enlevé ses chaussures et dévoile un sourire radieux sous l’appareil photo de sa mère. Elle livre à la vague un prénom : VALENTIN. L’amoureux de ses douze ans gravé dans le sable mouillé se fera emporter tôt ou tard par la houle.
L’eau, juste devant moi, a la couleur du sable qui repose en dessous. La grève détrempée reflète un ciel pâle. Les nuages s’effilochent comme sous le pinceau d’un peintre indécis. La ligne d’horizon comme tracée à la règle tranche de son bleu profond sur le gris délavé du ciel. Un bateau prend le large. Le bruit de son moteur me parvient à peine. Il part à gauche, reprend sur la droite puis disparaît derrière la digue, me laissant l’horizon à nouveau plat.
Des froufrous d’écume s’approchent délicatement du sable encore sec. Mélange subtil des éléments. Douceur du moment, douceur du temps qui s’écoule rythmé par ce ronron incessant de l’eau qui caresse la terre. Le vide n’est pas figé. Il pulse tranquillement, animé par une force lunaire.
Cahors – Jardin du passeur
Soleil. Un besoin. Un élan. Une nécessité.
Trouver un endroit. Un banc.
Du végétal. Soleil, chaleur.
Faire comme les autres. Les autres : oiseaux, insectes, reptiles.
Prendre le soleil. Vivre.
M’arracher à mon confort, ma grotte, ma sécurité.
Sortir. Trouver un endroit exposé.
Pâquerettes, orties, pissenlits, graminées. Soleil.
Désunir ce qui me retient : le lien par le chagrin.
Marcher et avancer vers ce soleil. Nouveauté !
Brûler mes peaux mortes à la chaleur mordante.
Laver mes cellules dans l’air du printemps.
La suite m’attend de l’autre côté de mes pensées. Il faut passer le pont. Finir la traversée.
De quelle couleur sera l’autre rive ? De quoi sera-t-elle faite ? Qui vais-je y trouver ?
Faire confiance et traverser. Laisser les doutes sur cette rive et traverser.
Ax-les-Thermes
Arrivée de la télécabine
Huit minutes. Huit minutes d’immobilité, collée au siège. Surtout, ne pas bouger pour ne pas risquer de déséquilibrer l’engin. Huit minutes de respiration calme, genre entre préparation à l’accouchement et méditation de pleine conscience. Ça va le faire. Surtout ne pas regarder en bas. Accélération à la descente. Accélération de mon rythme cardiaque. Tout va bien. Respirer. Tout est sous contrôle.
Quelqu’un m’a accompagnée jusqu’à la porte de ma cabine. C’est la numéro 17. Quelqu’un m’attend à l’arrivée. Y a-t-il une caméra dans ce bazar ? Non. Rien à faire. Juste huit minutes. Huit petites minutes. Une bulle suspendue au-dessus de la pente. Pendant seulement huit minutes. C’est tout doux. Ça ne fait pas de bruit. Rien à faire. Juste se laisser porter. Et si je remontais plutôt en rando ? Ben non, ce serait dommage ! Et surtout beaucoup plus long. Et fatigant… J’ai dit que le défi, c’était l’aller-retour. J’aurai déjà fait la moitié en arrivant. En remontant, ça fait moins peur, non ? Huit minutes…

Carcassonne – La cité
Remparts aux chemins herbeux. Le vent fait danser les épis presque mûrs. Martinets qui s’élancent, courses de vitesse et petits cris qui réveillent les murailles ensoleillées. Un lézard gris profite d’une pierre chaude pour me regarder du coin de l’œil. Tout à l’heure un gecko a trouvé refuge dans l’interstice d’un mur plusieurs fois centenaire. Et puis un groupe de gens chapeautés qui écoutent sagement le guide, chapeauté lui aussi. De l’autre côté du rempart, le bruit d’une débroussailleuse. Avec le son arrive déjà le parfum de l’herbe coupée. Ça sent les foins, ça sent l’été, ça sent la sécurité.
Souvenirs qui m’effleurent… Celui de mes parents avec qui j’ai arpenté ces rues et ces ruelles, c’était un autre temps. Souvenirs, ou plutôt mémoire, de temps encore plus anciens où les Hommes devaient se sentir bien menacés pour construire une telle forteresse. Projet fou. Construction grandiose. Les innombrables meurtrières attestent de la quantité d’armes déployées pour faire face à l’ennemi. Aujourd’hui obsolètes, les ouvertures sont admirées par les touristes derrière leurs masques. Aujourd’hui l’ennemi est invisible. Seuls les panneaux à l’entrée du pont-levis signalent sa dangereuse présence, relayés par les muselières bleu clair sur le nez des humains.
Un drone m’a surprise démasquée, seule dans les douves…
Constructions titanesques et rénovations coûteuses.
L’humain n’a peur de rien !
– ou presque…
Toulouse
Compans Caffarelli
Franchir la grille, pénétrer dans le bosquet et enfin arrêter de marcher.
Un enfant annonce : Un banc vert clair, voilà !
À la question Tu veux ton goûter ?
Il répond d’une voix franche : Oui.
Je flâne dans l’allée des micocouliers. Loin de la forêt humaine, forêt de béton, forêt de moteurs. Stop. Juste à côté, une autre forêt. Forêts de hêtres, peut-être. Forêt épaisse, forêt sereine d’essences qui ont choisi – ou pas – de pousser là. Symbiose organisée, à peine maîtrisée par la main humaine. Tout près, l’enfant enfourne de tous ses doigts le gâteau dans sa bouche. L’ombre est douce au contraste du soleil de juillet. Pause à l’ombre, juste pour l’ombre, juste pour la pause. Quelques minutes, et puis repartir. Aller voir ailleurs si j’y suis aussi. Les autres, eux sont partout. Ici et là-bas. L’humain reprend du terrain là où les oiseaux avaient cru un temps avoir le champ libre. Plus aucun ne chante. Pleine après-midi, c’est l’heure de la sieste. Tout à l’heure peut-être, à la tombée de la nuit, avant de fermer les yeux, ils livreront leurs dernières trilles.
Jeux de lumière sur les jambes nues des filles qui passent. Jeux de bruits et de voix. Voix directes se fondant dans les feuillages, indirectes sortant sans scrupules des smartphones. Ou bien qui ne sortent pas et à qui on répond, tout en marchant, tout naturellement.
Le temps profond se comprend dans une métaphore disait la phrase au musée. L’espace, le temps qui se tend et se distend… Juste une pause à l’ombre d’un hêtre.
Cahors – Parking hypermarché
Parking couvert. La canicule est là.
J’attends quelqu’un sur le parking. Je n’ai pas envie de pénétrer dans ce lieu. Sanctuaire du capitalisme, temple de la surconsommation. Des gens. Beaucoup de gens.
Je consomme
Tu consommes
Il/ elle consomme
Nous consommons
Vous consommez
Ils s’en mettent plein les poches.
Ils oublient de faire vérifier la sécurité de leurs usines.
Ils exploitent les humains de toute la planète.
Ils sont devenus fous !
Espèce humaine, qu’avons-nous fait ?
Expérimentation de la science sans conscience.
Âmes ruinées nous y voilà.
Des drames, du béton et des néons.
Quel besoin d’éclairer un parking en plein après-midi caniculaire ?
Entre les poteaux qui tiennent le niveau 2 du parking, des arbres… Est-ce histoire de nous rassurer ?
Cahors – Jardin Perché
La ville semble morte. Figée. Vide.
Il a plu cette nuit. Il a plu hier.
Dimanche d’ août.
La pluie a rincé la chaleur étouffante, terrassé la poussière, éteint le soleil mordant.
Une lumière blanche filtre à travers les nuages épais, gris.
Les arbres, plus verts que jamais encerclent la tache rose et ocre qui sommeille au pied des collines.
La ville dort. Et souffle après souffle, je m’éveille.
La lumière se fait doucement plus intense et le gris de l’horizon prend la teinte ardoise des dômes de la cathédrale. Mes yeux se plissent à l’encontre du soleil perçant qui veut gagner la partie.
Au dessus de la rivière, les hirondelles glissent et pépient.
Le héron cendré suit le cours de l’eau de son vol lourd et majestueux.
Quelques voitures traversent le pont. Puis des piétons.
Un klaxon. Le jour est là.
La ville se ranime.

Montpellier – Gare St Roch
Retrouver le connu. La sécurité. Avant de m’embarquer pour une nouvelle journée, m’arrêter prendre un café-chocolatine à la gare, chez Paul. L’envie de la chocolatine moelleuse et bien sucrée dans l’odeur d’un bon expresso. Dans ce genre d’endroit, pas de groupes d’amis bavards ou de réunions de collègues. La plupart des gens sont seuls assis à leur table, avec leurs bagages. Silencieux devant leur ordinateur ou leur téléphone, ou seulement en face à face avec leur café et leur viennoiserie.
La gare qui hier était fermée à cause d’un colis suspect est ce matin un havre de paix. Un pigeon s’aventure jusque sous ma table pour glaner quelques miettes. Dans la gare, l’air est climatisé. Dans la gare, entre deux trains, les gens d’ailleurs se posent, se reposent. Ma voisine sort des écouteurs de son sac. Le fil ramène dans ses méandres un tube de dentifrice. Un jeune homme se lève, ajuste son énorme sac à dos qui semble contenir un instrument de musique, et se met en route.
Sur la vitre en face, la silhouette d’une femme assise à une table avec sa grande jupe de gitane. Elle écrit devant sa tasse vide. Reflet d’un instant de vie. Une dame proche de moi laisse voir sur ses bras nus les traces de piqûres de moustiques… Le sud, l’été, les voyages. Je suis rassérénée, je vais pouvoir continuer mon exploration.
Lattes – Maison de la nature
Le vent dans les roseaux. Température caniculaire. L’air épais est chargé de sel. Le soleil honore les couleurs du paysage. Un arbre aux larges branches accueille plusieurs nids de cigognes. Cigognes et cigogneaux sont là…
Immersion dans la lagune et ses habitants. Je déambule avec mes lunettes noires et mon foulard de coton en guise de chapeau. Je traverse le ponton aménagé pour la promenade des humains. Une tortue semble nager à ma rencontre. Qui d’elle ou de moi observe l’autre ? Qui d’elle ou de moi appartient à une espèce menacée ? Je dégaine mon smartphone et je l’immortalise dans mon boîtier déjà obsolète. Vais-je la poster sur Instagram ? Existe-t-il une législation sur le droit à l’image pour les animaux sauvages ? Une libellule vole au-dessus de l’eau. Un grand échassier blanc est posté un peu plus loin, les deux pieds dans la vase. Des chants d’oiseaux me parviennent et me paraissent exotiques tellement ils diffèrent des mélodies des merles et des fauvettes auxquelles je suis habituée… Au bord du chemin, des fleurs qui me sont inconnues. Je croise quelques humains souriants et détendus. Nous nous saluons poliment. Le bois, l’eau, le végétal, le sel, les animaux, l’air de la mer et le feu du soleil. Je ne fais que passer. Je ne fais que traverser cet espace préservé. Chut… Juste observer.
Chut… Juste écouter.
Voir, entendre, sentir et surtout ne pas déranger !
Aubazine
Rives du torrent. Petit ruisseau rouge qui descend sous les arbres et qui parfois même semble remonter. Un mélange de chênes, acacias, noisetiers, hêtres… Fougères arborescentes et renouées du Japon. Un lieu intemporel. De l’autre côté du torrent, des ruines. Vestige du monastère des femmes. Un panneau me raconte que les deux monastères – celui des hommes accolé à l’église au cœur du village et celui des femmes en contrebas – ont été construits en 1140 et déclarés cisterciens en 1147. C’est précis ! Je descends l’épingle à cheveux et sous un poteau électrique, je tombe sur un objet étrange pris dans l’herbe sèche. Rouge et rouillé comme un morceau de fer ancien. Rouge comme le sang des vies que cet instrument a entravées. Je le sais, je le sens. Je comprends le système en positionnant l’une des barres dans les deux trous de son demi-cercle associé… Je me demande qu’en faire et je prends soin de ressortir la barre de ses trous. Je laisse ces menottes sur place et surtout, je vérifie qu’elles sont bien ouvertes. Puis-je ainsi, à travers le temps, libérer une femme captive ?
Alors, j’ai suivi le torrent jusqu’à pouvoir y plonger mes mains. Offrir à l’eau qui mémorise et qui transmet, mon geste improbable d’une citoyenne de sexe féminin du XXIème siècle. Le geste d’ une femme libre !
L’eau coule. Le flux se fragmente sur les morceaux de roche rouge sombre, ou noire ou marron. Au fond, un sable ocre stabilise les pierres. Au bord du ruisseau, courbé vers l’eau, un acacia à deux branches n’en lance plus qu’une jusqu’à son sommet. La deuxième, arrachée à la base s’est repliée à l’horizontale, formant une croix avec le tronc survivant. De ces deux branches, l’une est morte et se fait grignoter par les insectes et l’autre expose sa frondaison aussi haut que possible. Qui a survécu à qui ?
Je m’habitue à la musique de l’eau qui s’écorche sur les rochers. Cette berceuse criante couvre tous les autres sons. Y a-t-il des oiseaux par-ici ? Je ne les entends pas. Peut-être que sans le bruit de l’eau, je pourrais entendre les cris… Deux demoiselles se sont posées sur une pierre sèche. Ensemble, elles ouvrent leurs ailes bleues et s’envolent gaiement au-dessus du ruisseau.
Moi, dans cette vie, je suis attendue au battement d’ailes pour 16h. Il me reste un peu de temps, je vais essayer de descendre le ruisseau les pieds dans l’eau, avec une grande prudence, qui sait ce que je peux encore trouver par ici…
St Guilhem le Désert
Je n’ai pas trouvé le désert, mais c’est beau.
Beau village avec ses pierres locales, ses couleurs, sa végétation… Nombrils de Vénus qui s’incrustent dans tous les orifices des murailles. J’ai payé le parking pour deux heures minimum, alors j’utilise le temps que j’ai dépensé…
Du vent. Des gens. Des bruits de travaux. Les échoppes sont fermées, les touristes ont déserté. On refait, on consolide, on enjolive encore, pour la saison prochaine.
Des oliviers cultivés. Merci de respecter les cultures. Montagnes de caillasses. Rivières dans les cailloux. Rapides, vite, vite, plus vite.
Mais le clou du spectacle, le plus beau de tout, c’est cet arbre : le platane au centre de la place. Il est ÉNORME. Son large tronc s’étend au sol. Six mètres de circonférence ! Comme dans les replis d’une chair épaisse et molle, il a déjà englouti un petit banc de pierre. Il en reste la trace, scellée dans le bois. À deux ou trois mètres de haut, de nombreuses branches s’élancent. Certaines ont été sanglées. Le géant plus que centenaire, planté pour célébrer la république, s’étale encore et risque peut-être de s’effondrer.
Et moi, le nez au vent, je suis dans mes souvenirs des souvenirs de Marcel Pagnol… Pause d’un voyage d’enfance… Une place, une fontaine et un énorme platane. Beauté sans pareille. Quel âge as-tu donc vénérable Monsieur ? As-tu vu passer un jour le jeune Marcel et sa famille ? As-tu abrité de ton ombre le repos de la belle Madame Joseph ? Qu’as-tu donc vu défiler du temps des Hommes ?

Village de Creuse
Le silence et quelques voix, au loin. Un truc qui claque. Vent de fin d’été. Vent de presque automne. Petit gling d’un mobile en métal attaché à la vieille glycine. Le chant d’un coq. Le calme, l’absence. La vie qui passe, la vie qui bruisse. La vie ici, dans le présent.
Ici, maintenant, la vie et puis moi.
Et puis quoi ?
La vie, pour moi après ça, c’est quoi ?
Qu’est-ce qui me tient en vie ?
La vie, la voie, c’est quoi ?
Quelle prochaine envie ?
Qui suis-je, où vais-je, où accours-je ?
Un chien aboie. Le coq s’en mêle. Deux petites filles rebondissent et rient sur un trampoline là-bas, plus bas dans le village…
Des gens sur la route. Une femme, un homme, un enfant et un chien.
Quelques mots échangés et je retourne à ma chaise de jardin. Un rayon de soleil m’y rejoint.
De quoi ma vie est faite ?
Que me manque-t-il encore ?
Caresse chaude du soleil qui sort de sa léthargie et qui en ferait taire le vent.
Ici et maintenant. Un entre deux. Entre deux élans, entre deux directions. Entre deux décisions…
Ici le climat et la temporalité sont autres.
Accepter, assumer, oser savourer ces journées de rien, ces journées de houle entre deux vents, ces jours tranquilles mais heureux, avant de refaire face à cette forêt de doutes.
Toulouse
Borderouge. Parking du métro. Allée n° 2.
Champ de voitures. Mais quand même, entre les interstices de bitume, le végétal guette.
Il s’infiltre, il s’installe, il colonise. On l’arrache, qu’importe, il reste une graine. À la prochaine pluie, elle germera.
Champ de voitures colorées, alignées, patientes. De l’autre côté de la clôture, troupeaux d’immeubles. Expression libre d’architectes. Quelques lattes de bois par ici. Par là, plutôt du métal. Géométrie asymétrique. Effet trompe-l’œil et vitres miroirs. Constructions récentes, ça se voit à la taille des arbres. Pas encore assez grands pour faire de l’ombre, mais déjà les oiseaux ont trouvé refuge.
Des gens émergent de l’escalator par paquets de trois ou quatre. Retour à la surface après un voyage souterrain. Le quotidien.
Le soleil décline. Le bleu du ciel se fond de rose. Une femme allume une cigarette dans sa voiture. Un bus s’arrête, une corneille crie. Les feuilles des jeunes arbres dansent dans le vent et la végétation, l’air de rien, gagne du terrain.
Cahors – Stades
Je suis venue jusque-là parce que je voulais écrire au pied d’un chêne. Et je sais qu’ici, il y a des chênes. Des grands chênes.
Je me suis installée près de toi, un peu à l’écart des autres. On dirait qu’un de tes côtés est assez mal en point. Ton écorce est noire de bas en haut. L’unique branche que tu déploies de ce côté-là semble presque morte. Cependant, tu restes solide, ancré, majestueux et puissant. Je cherche ta protection, ton énergie.
Des fourmis habitent chez toi. De la mousse aussi. Et sans doute plein d’êtres et d’organismes vivants que je ne sais pas voir. Ton écorce est percée par endroits. Je découvre ta chair meurtrie parcourue par des fourmis. Je suis bien sous ton ombre. Devant moi – devant nous – un noisetier émerge du bord du ruisseau. Et puis un petit érable champêtre et d’autres essences emmêlées, ébouriffées.
Une classe d’ados attend un bus. Bruyants et désorganisés, ils semblent être en récré après le cours de sport. L’adulte crie un ordre bref. Ils se rangent et s’en vont. J’entends alors la circulation sur la route derrière moi – derrière nous. Je serais tentée d’aller voir tes frères maintenant que les jeunes ont libéré l’espace. Trouver un autre chêne, plus droit, plus beau, moins malade que toi… Mais j’aurais l’impression de t’abandonner. Alors je reste là. On commence à se connaître tous les deux. On verra la prochaine fois. Aujourd’hui, c’est auprès de toi que je suis venue chercher de la force.
Un message peut-être ? Tant que je suis là, à écrire dans tes jupes, as-tu un message que tu voudrais faire passer aux humains ? Mon ami Chêne, si je te prêtais ma plume, qu’en ferais-tu ?
Je suis là, un peu malade certes, mais je suis là. Heureux d’abriter la vie. Heureux de servir la vie. La Terre appelle et favorise ceux dont elle a besoin pour régénérer son sol. On est là pour le temps nécessaire, puis d’autres viendront ensuite. Dans cet espace temps, c’est toi, c’est moi, c’est ces centaines de fourmis, cette mousse, ce noisetier, ces jeunes personnes et tout ce qu’on ne sait pas voir. On est là, et c’est important. La Vieille Terre Mère nous a confié cet espace-temps sous cette forme de vie, précisément. Soyons dignes de sa confiance. Faisons au mieux, soyons au mieux qui nous sommes. Tout n’est pas parfait.
Nous ne sommes pas parfaits.
Nous sommes et c’est déjà assez.
Nous sommes Ensemble.
NOUS SOMMES.
Narbonne – Front de mer
Partout où il y a la mer, il y a… le vent. Le vent froid, le vent glacial, le vent fort, le vent.
Abritée par un abri qui n’a d’abri que le nom. Abri fait de planches espacées. Abri qui doit abriter du soleil quand il est là mais aujourd’hui, il n’est pas là. Aujourd’hui, il n’y a que le vent. Et cet abri qui n’abrite pas du vent.
Couleurs harmonieuses, toujours. Les couleurs de l’eau, du ciel et du sable s’harmonisent toujours. Temps terne. Nuages épais mélangés de gris et de bleu.
Et la mer… De quelle couleur est la mer ?
La mer, elle s’adapte aux couleurs du temps. Puis elle continue à rouler ses torrents d’écume. Blanc pur, blanc franc.
Les couches de nuages révèlent une luminosité suspecte. Peut-être le soleil est-il juste là-derrière ?
Sur la balade de bitume gris foncé, des gens passent. Solitaires, ils courent. Ils tentent d’échapper au temps. Baskets et écouteurs, petit training du matin dans le ronron des vagues. Pulsations de notre planète. Pulsations de la terre. Respiration de la mer.
La mer est le rythme, le souffle, la preuve que la Terre est un organisme vivant.
Et les vagues se fracassent dans ce bruit tellement régulier qu’on ne l’entend plus.
Force douce et puissance en sommeil. Tension interne qui ne menace pas mais qui est là. Sécurité. En cas de besoin, elle peut se réveiller et révéler sa puissance insoupçonnée.
La mer. Les mères.
Pulsations de l’humain.
Les mères au souffle calme, à la force ensevelie.
Mères abreuvées à la source.
Mères, levez-vous ! La Terre a besoin de vous !
Debout !
Gruissan – Plage des chalets
De la plage des chalets, on voit les Pyrénées enneigées. En cette saison, le parking des tamaris n’est plus qu’un terrain vague, planté d’arbres morts et garni de flaques. Trois goélands, dérangés par ma présence s’envolent en râlant, déployant leurs longues ailes grises.
Adossée à un rocher. Faire l’apologie du silence, du vide, de la solitude et du rien et constater à quel point ceux-ci sont remplis. Remplis, organisés et riches.
Devant moi, des lignes horizontales. Lignes de nuages. Ligne de mer. Ligne de sable.
Miaulement d’un goéland qui tient un bout de pain dans son bec. Un autre le suit. Nuages de poussière. Sable en mouvement qui retourne à la mer, poussé par le vent rasant.
Au loin, un paquebot. Sa couleur se confond avec le gris-bleu de la mer. On ne distingue que sa forme, immobile et incolore, comme posée là, sur la ligne de l’eau. Comme par le trait du crayon de bois d’un enfant. Ligne qui trace la limite entre le sable et la mer. Des ombres allant deux par deux : couples vêtus de parkas presque noires sous cette lumière crue. Parfois, une silhouette s’accroupit, sans doute pour ramasser un coquillage ou bien sentir la température de l’eau. Difficile de définir la couleur du sable. Un espèce de beige nuancé qui irait du marron clair jusqu’au blanc en passant par le gris. Cette étendue irrégulière qui me sépare de l’eau est parsemée de coquillages, mais surtout de morceaux de coquillages. Restes de mollusques en décomposition laissé à leur état futur : De poussière, tu retourneras poussière.
Vol en bandes de goélands bavards et jappement d’un chien attenant à un couple de silhouettes.
Et là-bas, au fond à droite, au dessus de la digue de roches sombres s’élève la chaîne montagneuse. Il faut regarder encore un peu plus sur la droite pour voir les sommets dont la blancheur se perd dans les nuages.
À portée de mon regard encore, un petit chalet, rayé de blanc et de bleu. Petite guitoune en bois avec son lampadaire et ses deux palmiers, sa petite rampe qui descend vers la plage. Sans aucun doute un repaire de maîtres nageurs sauveteurs. Architecture charmante qui se veut de rappeler à tous les visiteurs qu’en cet endroit, il y a bien des années, un film à succès a été tourné. Ça s’appelait 37,2° le matin. L’histoire d’une tragédie amoureuse, sur fond de plage et de chalets sur pilotis. Un amour fou. Un drame passionnel.
Féminicide.
Figeac
Écrire sur la place des écritures, à Figeac, ce 3 avril.
C’est lundi. Il fait calme.
Tourterelles et choucas. Bruits d’ailes qui fendent le ciel. Cris de communication territoriale.
Avril, il fait encore frais. Quelques touristes déjà s’émerveillent. Une femme qui tient un bâton de marche me regarde et me sourit. Elle traverse la place, observe les signes et voit une femme qui écrit…
Au centre de la place et au centre de l’attention, la pierre : réplique en taille XXL de la pierre de Rosette. Trois plaques au sol. Codes différents pour un même message. Des hiéroglyphes, des lettres grecques et de l’égyptien ancien. Trois plaques, un seul et même texte. Tout le monde ici semble savoir ça, mais quel est le message ?
Aujourd’hui, ce serait si simple de le savoir. Aujourd’hui, il suffirait de demander à qui vous savez. Je tiens la réponse à portée de main. En trois touches effleurées sur mon téléphone, je peux connaître instantanément l’information qui est demeurée un mystère pendant de nombreux siècles.
Aujourd’hui, il semble que tout le monde dispose de sa machine à décoder personnelle.
Devant moi, autour de moi, des siècles gravés dans la pierre. La pierre et son ciment qui fait tenir notre réalité. Ce ciment que les choucas aiment tant gratter. Le temps creuse son empreinte dans la pierre. Le même temps qui s’égraine à travers les générations de choucas et à travers le savoir des Hommes. Ce temps qui me traverse, place des écritures à Figeac, ce lundi 3 avril.

Forêt de Cousein
Vibrer au son des fleurs. Bourdonnements dans la robe d’un marronnier. Diversité.
Quelqu’un a planté un clou dans ton écorce. Même pas mal. Tu fais avec. Petite excroissance qui passe inaperçue. Ensemble majestueux de végétaux et d’insectes. Et moi avec. Ensemble, nous sommes.
Embranchement. Une seule question qui encore se ramifie. Quel chemin prendre ? Suivre le groupe ? Quelle direction ont pris les autres ? Je cherche mes amies du regard. L’une est descendue sur la droite, l’autre a pris à gauche. Poste d’observation. Échangeur central. Rester soi et ne pas perdre les autres. Être avec les autres sans se perdre soi.
Petit sentier tranquille à la terre mouillée, aux arbres printaniers. Douceur de la vie qui est. La vie qui est sans rien se demander.
Arbre rocher. Strates d’années. Grotte forestière. Je me blottis en son centre, ce qui a été son centre. Un centre mort duquel s’élancent encore des parois vivantes. Branches et feuilles tout là-haut. Poursuivre l’œuvre, encore. Trouver malgré le vide, malgré le manque de force, les circuits de sève pour honorer un nouveau printemps. Ici, le végétal se fait minéral. Vie et mort se donnent la main, sans se marcher sur les pieds. Relier la terre au ciel, faire monter l’énergie de vie. Capter la fraîcheur de l’air. VIVRE. Permettre à la vie de passer, trouver l’espace malgré la mort présente. Mort de la matière qui nourrit encore d’autres vies au passage. Être passage. Se mettre à disposition de ce qui traverse et laisser la vie prendre sa forme toute particulière. Pour le reste, fabriquer de l’humus. Nourrir la terre.
Ce moment où l’égo se dissout dans la matière. Ce moment où plus rien n’a d’importance. Ce moment où je semble dérisoire. Ce moment où je deviens nous. Peut-être suis-je aussi, comme tous ici en train de produire de la matière. Poussières d’étoiles intemporelles reconditionnées. Poussières d’étoiles traversées par le flux du Vivant.
Gimel-les-Cascades
Le rayon de soleil qu’il faut saisir et la pluie à laquelle on n’échappe pas. Ciel de Corrèze. Pierres cachées, pierres mouillées. Un ruisseau au fond de la vallée. S’immerger corps et âme dans un nouveau paysage, s’y laisser guider.
De terre et de roche.
D’eau et de lumière.
Écrire ensemble à la terrasse du pavillon. Sœurs de mots. Sœurs fières. Frangines. Vue imprenable sur la cascade. Les cascades. La cascade faite de plusieurs cascades. De l’eau blanche qui se fracasse dans un boucan assourdissant.
Chute.
Pierres noires couvertes du vert végétal. Arbres en pagaille. Buée d’écume. L’eau qui trouve son chemin parmi les rochers. Comme la sève qui pulse encore le long des arbres morts.
Aventurières de l’existence, nous voguons sur les chemins du C’est quoi la vraie vie ?
Nous, aujourd’hui, on écrit. Comme l’eau tout là-haut, on ne sait pas très bien où on va. On a fait le grand saut plusieurs fois déjà et on se rappelle d’où on vient. Nous, on se tient la main quand on passe la roche. Nous, on sait que c’est par-là qu’on va, même si on ne sait pas toujours très bien ce que signifie vraiment par-là.
On y va ensemble.
Impermanence intemporelle qui n’en finit pas de se vivre. Explorer, sentir, ressentir. Voir la Déesse. Grandir avec. Faire corps avec la Terre Mère. Devenir bulle et se glisser dedans. Incarner une infime partie de la Vie aux mille visages.
Émerveillées.
Village de Creuse
J’ai bravé les bruits de la nuit. J’ai bravé les dernières peurs, encore. J’ai dormi dans une tente, sous le grand chêne. J’ai entendu tousser les chevaux, j’ai entendu aboyer les chevreuils, crier les oiseaux. J’ai entendu les chiens hurler et les glands tomber. J’ai entendu le vent dans les feuilles et les insectes au raz du sol. Les bruits des animaux, les bruits des végétaux, chacun prenant part à la grande partition qui se jouait. Et dans cette partition, il y avait mon souffle et mes mouvements de rotation pendant que je cherchais le sommeil. Il y avait peut-être aussi mes ronflements lorsque je dormais profondément… Cette nuit, j’ai fait partie de cet environnement, je me suis mêlée à cet écosystème corps et âme. Sous la protection et dans l’énergie de Maître Chêne. J’ai été accueillie. Je suis un élément de ce qui se joue ici et maintenant. J’apporte ma couleur, j’apporte ma valeur, celle de l’humaine que je suis.
Poussières d’étoiles traversées par la vie.
Je suis. Nous sommes.
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